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La bourgeoisie attend son heure

samedi 30 août 2025, par lucien jallamion (Date de rédaction antérieure : 23 juillet 2013).

La bourgeoisie attend son heure

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Gravure représentant la fosse du Chaufour (1762-1884) dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

Turgot , fils d’un prévôt des marchands de Paris [1], puis le banquier Necker , tentent, dès le début du règne, d’instaurer une économie libérale et de promouvoir la révolution industrielle. Mais la France reste un pays agricole et artisanal.

Tandis qu’en Angleterre, depuis les années 1730, l’on assiste à un vaste bouleversement des moyens de production et des conditions de travail. Ce retard, qui lui fait manquer partiellement le virage de la première révolution industrielle et confère à la Grande-Bretagne une avance déterminante, est dû à la mentalité nationale. Pour les Français, la vraie richesse reste la terre et c’est aux progrès de l’agriculture sous toutes ses formes que se consacrent la plupart de ceux qui s’intéressent à la modernité.

Trois domaines, sous le règne de Louis XVI , connaissent cependant une évolution réelle, amorce de l’entrée prochaine dans le 19ème siècle et l’ère industrielle. Il s’agit de l’exploitation du sous-sol charbonnier, de la métallurgie et du textile. Jusqu’à un certain point, leur évolution est d’ailleurs liée.

Sans l’exploitation des bassins houillers, et le remplacement progressif de l’antique charbon de bois par le coke, la métallurgie française de l’époque resterait, en dépit des bonnes volontés souvent le fait de la haute noblesse éclairée, propriétaire de forêts et de forges à un stade artisanal. En 1744, un arrêté royal a soumis l’exploitation des mines de charbon, reconnues entre 1720 et 1734, à l’obtention préalable d’une concession de la Couronne. Dans la foulée vont se constituer plusieurs compagnies, telle que celle d’Anzin [2], dans le Nord. En 1789, celle-ci emploie 4 000 ouvriers, 600 chevaux, 12 machines à vapeur, et extrait dans l’année 3 750 000 quintaux de charbon. Dans le Midi, le marquis de Solages François Paul de Solages fonde la compagnie de Carmaux, et d’autres sociétés par actions où se côtoient gentilshommes, dont le prince de Croy [3], et hommes d’affaires, entament l’exploitation des bassins miniers de Montceau-les-Mines [4], Aniche [5] et Blanzy [6].

Du développement de l’extraction houillère et de sa production dépendent l’installation et l’exploitation de véritables centres industriels d’un type encore jamais vu sur le continent européen. En 1781, Ignace François de Wendel fonde, près du site minier de Blanzy, ce qui deviendra Le Creusot [7]. 6 ans plus tard, en 1787, le complexe industriel emploie 1 000 ouvriers tant dans l’usine sidérurgique que dans la verrerie. L’aspect humain n’est pas négligé pour autant, puisque Wendel innove également avec la création de logements ouvriers. Dans cette aventure, qui apparaît alors exemplaire et éblouit même les Anglais, pourtant singulièrement en avance en ces domaines, se sont engagés, là encore, de nombreux actionnaires issus de la noblesse ou de l’aristocratie financière. Parmi eux, citons les frères Périer, créateurs de la première compagnie française d’assurances, et d’anciens fermiers généraux, comme Mégret de Sérilly [8] et Baudart de Saint-James . Un peu plus ancienne, puisqu’elle date de 1777, mais moins ambitieuse, existe également la fonderie d’Indret [9].

Sans la métallurgie en pleine expansion, il serait impossible de fabriquer les machines lourdes, sous brevets anglais, que de jeunes ingénieurs britanniques se chargent alors de proposer aux grands manufacturiers français du textile. Ce sont en effet des inventeurs d’outre-Manche, l’horloger Kay, Heargraves, Arkwright, Cartwright, Crompton, qui, entre 1733 et 1779, mettent au point de nouveaux procédés de filature et de tissage tels que navettes, jennies , waterframe , mule...

La waterframe de Richard Arkwright , qui fonctionne à la force hydraulique, puis à la vapeur, tisse bas et calicots, mais, par sa taille et son coût, elle exige la construction de véritables usines et supprime massivement le traditionnel travail à domicile, entraînant des regroupements ouvriers. Les diverses sortes de jennies , qui sont des métiers à filer, se différencient en mule jenny de Crompton, apte à filer en fin, et la spinning jenny , plus petite, qui file en gros. Les jennies ne sont pas importées mais fabriquées en France, à La Muette, sous le contrôle d’ingénieurs anglais. Elles peuvent activer en même temps jusqu’à 600 bobines de fil et filer en 24 heures 600 kg de coton. Séduits par leurs performances, des investisseurs, dont le duc d’Orléans à Orléans et Montargis, mais aussi des industriels, Martin et Ellesselles à Amiens, Leclerc à Brive-la-Gaillarde, bâtissent ainsi des filatures modernes. Celle de Jean-Baptiste Decrétot , à Louviers [10], surpasse tout ce qui existe à l’époque.

De tels regroupements favorisent une mainmise sur toute la filière textile, jusque dans ses aspects les plus artisanaux, du tissage et du filage à domicile, compléments de revenus ou activités principales en de nombreuses régions, surtout dans l’Ouest. Fournisseurs des matières premières et souvent des métiers, les industriels donnent du travail aux ruraux, spécialement aux femmes qui peuvent ainsi travailler chez elles, mais imposent leurs prix et cassent la concurrence des ouvriers citadins. Dans tous ces secteurs d’activité, comme dans la plupart des industries, les rythmes quotidiens sont effarants. En moyenne 16 heures par jour, de 4 heures du matin à 8 heures du soir. Seule compensation, le nombre de jours chômés annuels, 140 jours fériés pour les ouvriers parisiens.

Cependant, ces réalisations demeurent exceptionnelles et la plupart des manufacturiers rechignent devant de pareils bouleversements, et les investissements qu’ils réclament. Le progrès industriel français demeure marginal et tardif. La concurrence britannique, si elle souhaite exporter son savoir-faire, n’en reste pas moins extrêmement prudente et ce sont des modèles de machines hydrauliques déjà dépassés qu’elle vend aux Français dans les années 1780, alors que les villes textiles du nord de l’Angleterre en sont déjà au fonctionnement vapeur.

Quoi d’étonnant si, dans ces conditions, le traité de libre-échange signé en 1786 avec la Grande-Bretagne, et sa clause de la nation la plus favorisée, se révèle très vite désastreux pour le textile français, en position de faiblesse ? Moindres rendements et coûts supérieurs entraînent une chute incontrôlable de la production hexagonale face à la concurrence des usines de Manchester [11].

Dès 1787, l’inspecteur du commerce Tholozan annonce qu’il redoute, pour l’année suivante, un chômage massif dans l’industrie textile et parle de 200 000 ouvriers sans emploi. Ses pires prévisions sont confirmées en 1788 avec la moitié des métiers arrêtés à Louviers, Elbeuf, en Champagne et dans toutes les régions qui vivent du textile. Lyon, jusque-là relativement épargnée, la soie relevant de l’industrie du luxe, est frappée à son tour mais par une récolte quasiment nulle des sériculteurs du Vivarais et de la vallée du Rhône, dont les vers à soie ont été atteints par une épizootie. La filière laine est touchée, les moutons ayant peu donné. Partout, les métiers s’arrêtent, les ouvriers sont désemparés et sans ressources. Ceux qui ont encore du travail doivent accepter une baisse terrible des salaires. La production ne se vend plus, la clientèle n’ayant plus les moyens d’acheter les produits finis. La peur du lendemain s’installe. Ces facteurs pèseront lourd sur les événements.

P.-S.

Source : Monique Hermite Historia mensuel - 01/01/2006 - N° 709, Hérodote, Dictionnaire le Petit mourre, encyclopédie Imago Mundi, Wikipédia, Louis XV de François Bluche....

Notes

[1] Sous l’Ancien Régime, le prévôt des marchands de Paris, assisté de quatre échevins, s’occupait de l’approvisionnement de la ville, des travaux publics, de l’assiette des impôts et avait la juridiction sur le commerce fluvial. Il était élu tous les deux ans et son rôle se rapprochait de celui d’un maire de Paris. Cette institution succède sous Saint Louis à une corporation, la Hanse parisienne des marchands de l’eau. La prévôté des marchands de Paris a été instituée sous Philippe Auguste, mais le premier prévôt dont le nom nous soit connu est Evrard (ou Evrouin) de Valenciennes, mentionné sous Saint Louis, dans un texte d’avril 1263. Le poste a été supprimé après la prévôté d’Étienne Marcel et la révolte des Maillotins, en 1383. Rétabli en 1412, il n’a plus joué de rôle politique jusqu’à sa disparition en 1789.

[2] La Compagnie des mines d’Anzin est une ancienne compagnie minière. Elle se distingue par son rôle dans l’histoire économique pour avoir lancé l’exploitation du charbon dans le Nord de la France et avoir ainsi été l’une des premières grandes sociétés industrielles françaises. Elle a été créée à Anzin le 19 novembre 1757 par le vicomte Jacques Désandrouin. Les signatures officialisant sa création ont été faites dans le château de l’Hermitage à Condé-sur-l’Escaut, propriété d’Emmanuel de Croÿ-Solre à l’époque. Elle a exploité ses mines pendant près de 2 siècles (1757-1949), jusqu’à la nationalisation des mines. Dirigée par les grands noms du capitalisme et de la politique française du 19ème siècle tels que Jean Casimir-Perier ou Adolphe Thiers et décrite dans le roman Germinal d’Émile Zola, elle est devenue un symbole social et politique du capitalisme français du 19ème siècle.

[3] La maison de Croÿ ou de Croy est une ancienne famille de la noblesse européenne, originaire de Picardie. Elle connut une ascension rapide au 15ème siècle en se mettant d’abord au service des ducs de Bourgogne, puis, après la mort de Charles le Téméraire, au service de leurs descendants Habsbourg dans leurs territoires des Pays-Bas.

[4] Montceau-les-Mines est une commune française située dans le département de Saône-et-Loire. C’est une ancienne ville minière du bassin minier de Saône-et-Loire, bassin exploité dès le Moyen Âge, mais de façon industrielle à partir du 19ème siècle et ce jusqu’en 2000, permettant l’essor de l’industrie sidérurgique et mécanique dans la région.

[5] Aniche est une commune française située dans le département du Nord. La commune, située dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, a longtemps vécu de l’exploitation du charbon : 14 puits de mine furent creusés sur son territoire, 11 par la Compagnie des mines d’Aniche, 3 par la Compagnie des mines d’Azincourt mais aussi de la fabrication du verre avec 9 verreries implantées sur son territoire.

[6] Les houillères de Blanzy sont à la fois les mines historiques de la région de Blanzy et une division de Charbonnages de France créée lors de la nationalisation, en 1946. Celle-ci regroupe alors trois bassins miniers exploités en Bourgogne, mais sans lien géologique entre eux : Blanzy-Montceau-les-Mines-Le Creusot (Saône-et-Loire), Épinac (Saône-et-Loire) et Decize-La Machine (Nièvre). Exploitées dès le Moyen Âge, mais de façon industrielle à partir du 19ème siècle et ce jusqu’en 1992 pour la mine souterraine et 2000 pour l’extraction à ciel ouvert, les houillères permettent l’essor de l’industrie sidérurgique et mécanique dans la région (notamment Schneider et Cie).

[7] Le Creusot est une commune française située dans le département de Saône-et-Loire. Elle est la troisième ville du département derrière Chalon-sur-Saône et Mâcon, la préfecture départementale. La commune est située au cœur d’un important bassin houiller exploité dès le Moyen Âge, puis de façon industrielle à partir du 19ème siècle et ce jusqu’en 2000, permettant l’essor de l’industrie sidérurgique et mécanique dans la région. L’économie du Creusot est aujourd’hui dominée par les techniques de pointe dans le domaine des aciers spéciaux (ArcelorMittal Industeel), de l’énergie (Framatome, Baker Hughes, Siag), des transports (Alstom, Safran-Snecma), etc.. Depuis les années 1990, la ville développe aussi ses atouts touristiques avec comme principale vitrine le parc des Combes.

[8] La famille Mégret d’Étigny de Sérilly est une famille de la noblesse française subsistante, originaire de Saint-Quentin en Picardie.

[9] La fonderie d’Indret est un établissement industriel créé en 1777 par décision du ministre de la Marine Antoine de Sartine sur une île de la Loire de la paroisse (aujourd’hui commune) d’Indre, en aval de Nantes, afin de couler des canons pour la Marine royale. L’activité industrielle d’Indret a existé jusqu’à nos jours puisque le site de l’ancienne fonderie est actuellement occupé par l’Unité Propulsion de Naval Group.

[10] Louviers est une commune française, située dans le département de l’Eure,

[11] Manchester est une ville du Royaume-Uni située dans le comté métropolitain du Grand Manchester. Elle a le statut de cité depuis 1853. Durant la révolution industrielle, l’histoire de Manchester est fortement liée à celle de l’industrie textile. La grande majorité des usines de filage du coton se situe alors au sud du Lancashire et au nord du Cheshire, et Manchester est le siège d’une importante industrie de travail du coton, puis devient plus tard le plus important carrefour commercial pour les produits issus de cette industrie. Ainsi, Manchester se voit surnommée « Cottonopolis », ou encore « la ville des entrepôts », durant l’ère victorienne.