La papesse Jeanne
Personnage légendaire
Elle aurait au 9ème siècle accédé à la papauté en se faisant passer pour un homme. Son pontificat est généralement placé entre 855 et 858, c’est-à-dire entre celui de Léon IV et Benoît III, au moment de l’usurpation d’Anastase le Bibliothécaire. L’imposture aurait été révélée quand elle aurait accouché en public lors d’une procession de la Fête-Dieu.
La légende dit que, vers 850, une jeune fille originaire de Mayence [1] en Allemagne, nommée diversement Jeanne, Agnès, Marguerite ou Gilberte suivant les sources, quitte sa famille pour entreprendre des études ou pour suivre son amant étudiant. Déguisée en homme, elle est connue sous le nom de Johannes Anglicus [2]. Elle étudie dans une université en Angleterre puis part avec son compagnon étudier la science et la philosophie à Athènes [3].
Après la mort de son amant, elle se rend à Rome où elle obtient un poste de lecteur des Écritures saintes avant d’entrer à la Curie [4]. Selon certaines sources, elle est nommée cardinal. Tous s’accordent pour dire qu’elle est élue pape par acclamation, le peuple romain appréciant son érudition et sa piété.
2 ans plus tard, la papesse, séduite par un simple clerc ou par un cardinal plus clairvoyant que les autres, accouche en public en célébrant la messe ou à cheval, ou encore lors de la procession de la Fête-Dieu, entre la basilique Saint-Jean-de-Latran [5] et la basilique Saint-Pierre [6].
Selon le chroniqueur dominicain [7] Jean de Mailly , elle est lapidée à mort par la foule pour avoir trompé l’Église sur son sexe. Selon Martin d’Opava , elle meurt en couches, selon d’autres encore, elle est simplement déposée, du fait qu’étant une femme, elle ne peut continuer à assurer sa fonction.
Par la suite les papes nouvellement élus doivent être examiner par un ecclésiastique manuellement pour vérifier les organes génitaux, au travers d’une chaise percée.
Il s’agit d’une légende basée sur le fait que les sièges utilisés en certaines occasions et notamment dans la cérémonie de couronnement des papes depuis la fin du 11ème siècle, étaient de banales chaises curules [8], dont le modèle remonte à l’Antiquité et censées symboliser le caractère collégial de la Curie romaine.
Aucune chronique contemporaine accréditant l’histoire et la liste des papes, ne laisse un interstice dans lequel le pontificat de Jeanne pourrait s’insérer. En effet, entre la mort de Léon IV, le 17 juillet 855 et l’élection de Benoît III, entre lesquels Martin le Polonais place la papesse, il ne s’écoule que peu de temps, même si Benoît III n’est pas couronné avant le 29 septembre de la même année, du fait de l’antipape Anastase. Ces dates sont confirmées par des preuves solides, telles que des monnaies et des chartes. La chronique de Jean de Mailly suggère quant à elle un placement de Jeanne peu avant 1100. Or il ne s’écoule que quelques mois entre la mort de Victor III le 16 septembre 1087 et l’élection d’Urbain II le 12 mars 1088, et quelques jours seulement entre la mort de ce dernier le 29 juillet 1099 et l’élection de Pascal II le 13 août 1099.
La légende s’est développée au cours du Moyen Âge. La première mention connue de la papesse se trouve dans la Chronica universalis de Jean de Mailly, du couvent de Metz [9], rédigée vers 1255. Il s’agirait d’un certain pape, ou plutôt d’une papesse, car c’était une femme ; se déguisant en homme, il devint, grâce à l’honnêteté de son caractère, notaire de la curie, puis cardinal, enfin pape. Sous son pontificat, fut instauré le Jeûne des Quatre Temps, qu’on appelle Jeûne de la Papesse. Les passages dans des textes antérieurs [10], sont des interpolations tardives, généralement du 14ème siècle. La légende se propage ensuite rapidement et sur une large étendue géographique, ce qui laisse supposer qu’elle existait déjà auparavant et que le dominicain se soit contenté de la consigner par écrit.
Vers 1260, l’anecdote se retrouve chez Étienne de Bourbon , également dominicain et de la même province ecclésiastique que Jean de Mailly, dans son Traité des divers matériaux de la prédication. C’est surtout le récit qu’en fait le dominicain Martin le Polonais, chapelain de plusieurs papes, dans sa Chronique des pontifes romains et des empereurs, vers 1280, qui lui assure le succès. L’accueil que font les milieux pontificaux à l’anecdote s’explique par l’intérêt du cas juridique, et sans doute par une volonté d’imposer une interprétation officielle à l’événement.
Boccace est le premier écrivain laïc à reprendre l’histoire de Jeanne dans Les Dames de renom. La légende est rapidement reprise à des fins polémiques. Le franciscain Guillaume d’Ockham dénonce une intervention diabolique en la personne de Jeanne, qui préfigure celle de Jean XXII, adversaire des dissidents franciscains. Lors du Grand Schisme d’Occident [11], l’histoire de Jeanne prouve, pour les 2 partis, la nécessité légale d’une possibilité de déposition. Jan Hus la mentionne devant le concile de Constance [12]pour remettre en cause le principe de la primauté romaine : pour lui, Jeanne a définitivement mis fin à la succession apostolique. Il est suivi sur ce point par Calvin, puis par Théodore de Bèze qui soutient cette thèse au colloque de Poissy [13]. De son côté, Luther témoigne avoir vu en 1510 un monument en l’honneur de la papesse, la représentant en habits pontificaux, un enfant à la main ; il conclut à l’endurcissement irrémédiable d’une papauté qui ne prend même pas la peine de détruire un tel édifice.
En Angleterre, le mouvement anti-papiste qui suit la création de l’Église anglicane produit un grand nombre de récits sur la papesse.
Notes
[1] Mayence fut, de 1619 à 1918, une forteresse et une ville de garnison. La présence des militaires et les fortifications étendues ont fortement marqué la vie des citoyens mayençais. En raison de sa position stratégiquement favorable, Mayence a joué un grand rôle dans le passé : d’un côté à l’autre de la frontière, on l’appelait le boulevard de la France ou das Bollwerk Deutschlands. La citadelle, une place forte érigée vers l’an 1619, fut transformée au cours des siècles en une véritable forteresse par les archevêques de Mayence. En particulier, Mayence fut successivement forteresse fédérale puis forteresse impériale. Plusieurs casernes et ouvrages de fortification subsistent encore aujourd’hui en ville. De nombreux noms de rue renvoient au passé de ville-forteresse. La citadelle de Mayence, principal vestige de la forteresse, est considérée comme un des édifices historiques importants de la métropole rhénane.
[2] Jean l’Anglais
[3] Athènes est l’une des plus anciennes villes au monde, avec une présence humaine attestée dès le Néolithique. Fondée vers 800 av. jc autour de la colline de l’Acropole par le héros Thésée, selon la légende, la cité domine la Grèce au cours du 1er millénaire av. jc. Elle connaît son âge d’or au 5ème siècle av. jc, sous la domination du stratège Périclès
[4] La curie romaine est l’ensemble des dicastères et autres organismes du Saint-siège qui assistent le pape dans sa mission de pasteur suprême de l’Église catholique. « La Curie romaine dont le Pontife suprême se sert habituellement pour traiter les affaires de l’Église tout entière, et qui accomplit sa fonction en son nom et sous son autorité pour le bien et le service des Églises, comprend la Secrétairerie d’État ou Secrétariat du Pape, le Conseil pour les affaires publiques de l’Église, les Congrégations, Tribunaux et autres Instituts ; leur constitution et compétence sont définies par la loi particulière ».
[5] L’archibasilique Saint-Jean-de-Latran est l’une des quatre basiliques majeures de Rome, édifiée sur le mont Latran. Son titre exact est basilique du Très-Saint-Sauveur et des saints Jean Baptiste et Jean l’Évangéliste. Premier édifice monumental chrétien construit en Occident, à partir de 320, elle est l’église cathédrale de l’évêque de Rome, le pape. Tout comme le palais du Latran qui lui est contigu, elle est la propriété du Saint-siège et bénéficie à ce titre du privilège d’extraterritorialité. Elle est considérée comme la « mère » en ancienneté et dignité de toutes les églises de Rome et du monde
[6] La basilique Saint-Pierre est le plus important édifice religieux du catholicisme. Elle est située au Vatican, sur la rive droite du Tibre, et sa façade s’ouvre sur la place Saint-Pierre. Elle a été construite là où, sous la volonté de l’empereur Constantin 1er, les premiers pèlerins venaient rendre un culte à saint Pierre à l’emplacement du cirque de Caligula et de Néron.
[7] L’ordre des Prêcheurs ou des Frères Prêcheurs, plus connu sous le nom d’ordre dominicain, est un ordre catholique né sous l’impulsion de saint Dominique en 1215. Il appartient, comme l’ordre des Frères mineurs ou franciscains, à la catégorie des ordres mendiants. Suivant la règle de saint Augustin, ainsi que ses propres Constitutions, en partie inspirées de celles des prémontrés, il s’est donné pour mission l’apostolat et la contemplation. Les dominicains sont des religieux mais pas des moines : ils ont la particularité de ne prononcer qu’un seul vœu, celui d’obéissance, dans les mains du maître de l’ordre (ou de son représentant), les vœux de pauvreté et de chasteté étant implicitement inclus. Ils ne font, par contre, pas vœu de stabilité comme les moines. Ils vivent dans des couvents et non dans des monastères. Leur vocation étant de prêcher, leurs couvents sont souvent situés dans de grandes villes.
[8] Le siège curule (en latin sella curulis, de currus, « chariot ») est un symbole du pouvoir en Rome antique, sur lequel pouvaient s’asseoir les magistrats et promagistrats romains possédant l’imperium (pouvoir de contraindre et de punir), c’est-à-dire les consuls, les dictateurs, les maîtres de cavalerie, les préteurs, et les édiles curules. Selon Plutarque, seul l’exercice d’une magistrature donnant droit à une chaise curule permettait à un client de s’affranchir de la tutelle de son patron. Le flamine de Jupiter (flamen dialis) avait aussi droit de s’y tenir. Si Jules César a été autorisé à s’asseoir sur un siège curule fait d’or, il était traditionnellement fait d’argent, avec les pieds incurvés formant un X large sans dossier ni accoudoirs. Le siège ne pouvait être ni plié ni transporté.
[9] En 870, le traité de Meerssen fait entrer le comté de Metz dans le domaine de Louis le Germanique. Il y a eu à Metz deux sortes de comtes : - les comtes royaux ainsi nommés parce qu’ils étaient investis par le roi des Francs, puis le roi de Germanie. - les comtes palatins nommés par les évêques de Metz pour gérer leurs affaires ; ils exercent en même temps que les comtes royaux. Au 11ème siècle, l’influence de l’empereur germanique, héritier des rois de Germanie, s’éloigne, les comtes royaux deviennent ducs de Lorraine alors que les évêques, résidant sur place, concentrent de plus en plus en leurs mains le pouvoir temporel dont ils délèguent l’exercice à leurs comtes palatins ; ceux-ci deviennent des comtes épiscopaux.
[10] le Liber Pontificalis, chez Marianus Scotus, Sigebert de Gembloux, Othon de Freising, Richard de Poitiers, Godefroi de Viterbe et Gervais de Tilbury
[11] On appelle grand schisme d’Occident (ou Grand Schisme) la crise pontificale qui touche le catholicisme au tournant des 14ème et 15ème siècles (1378-1417), divisant pendant 40 ans la chrétienté catholique en 2 courants rivaux. Cette crise survient en Europe en pleine guerre de Cent Ans, à la faveur des transformations d’un système féodal qui ne répond plus aux besoins d’une société en pleine mutation. En effet, l’Église catholique n’a plus le rôle culturel et social qui était le sien au début du Moyen Âge et qui l’avait rendue indispensable à l’exercice du pouvoir. Au Moyen Âge tardif, les mutations économiques induisent la création d’États modernes que l’Église n’a plus les moyens de rassembler culturellement. Sur le terrain politique, cela se traduit par l’affrontement du roi de France Philippe le Bel et du pape Boniface VIII qui cherchent à affirmer la primauté absolue de leur pouvoir. En Italie, les luttes du pape et de l’empereur débouchent sur l’affrontement entre guelfes et gibelins du 12ème au 14ème siècle. Ces tensions et conflits aboutissent dans un premier temps à l’installation en 1309 de la papauté en Avignon puis en 1378, au Grand Schisme. Celui-ci, inscrit dans une crise profonde du sentiment et de la pensée religieuse, est marqué par deux successions pontificales simultanées, l’une à Rome et l’autre en Avignon (dont les tenants en titre sont qualifiés d’antipapes par leurs adversaires). L’Église, dont une partie du rôle social et culturel a été prise en charge par la bourgeoisie depuis le 13ème siècle, sort moralement et spirituellement affaiblie de cette crise : le gallicanisme se développe, les particularismes nationaux s’exacerbent, le sentiment religieux se modifie, de nouvelles hérésies émergent.
[12] Le concile de Constance (quarante-cinq sessions du 5 novembre 1414 au 22 avril 1418) est, pour l’Église catholique romaine, le 16ème concile œcuménique. Il est convoqué à Constance par l’empereur Sigismond 1er et l’antipape Jean XXIII, et présidé par le cardinal Jean Allarmet de Brogny. S’il met fin au grand schisme d’Occident, il déclare hérétiques les réformateurs John Wyclif, Jan Hus et Jérôme de Prague, et condamne ces 2 derniers à être livrés au bras séculier. Ils furent brûlés vifs par ordre de l’empereur Sigismond.
[13] Le colloque de Poissy est une conférence religieuse qui s’est tenue du 9 septembre au 14 octobre 1561 dans le prieuré royal Saint-Louis de Poissy. En vue de maintenir la paix religieuse en France, la reine mère Catherine de Médicis tente d’effectuer un rapprochement entre catholiques et protestants, en réunissant 46 prélats catholiques, 12 ministres du culte protestant et une quarantaine de théologiens. Malgré l’échec du colloque, Catherine de Médicis fait signer en janvier 1562 un édit de tolérance, l’édit de janvier, mais ne peut empêcher le massacre de Wassy, qui marque, le 1er mars 1562, le début de la première guerre de Religion en France. Ce colloque est également un des facteurs qui contribue à relancer la troisième séance du concile de Trente et à l’installation des jésuites en France, introduits dans le royaume à l’occasion de cette conférence.