L’un des épisodes les plus tragiques de la terrible campagne puis de la retraite de Russie.
La Grande Armée, démoralisée, souffrant du froid et de la faim, effectue sa retraite dans les vastes steppes glacées de Russie Il fait -20°C le jour. La nuit la température descend jusqu’à -30°C.. Lorsqu’elle parvient devant le fleuve Bérézina [1] un affluant du Dniepr [2] le 26 novembre, elle est poursuivie par 3 armées russes : celle de l’amiral Pavel Tchitchagov qui a également atteint le fleuve, celle du général Pierre Wittgenstein au nord-est et celle de Mikhaïl Koutouzov à l’est.
A cette époque de l’année, la Bérézina est d’ordinaire gelée, ce qui facilite le passage. Mais Napoléon et ses troupes se retrouvent devant un fleuve torrentiel. Le matériel de pont aurait dû être brûlé quelques jours auparavant sur ordre de l’Empereur mais le général Eblé avait désobéi. Ses sapeurs et pontonniers se mettent au travail tandis qu’ Oudinot effectue des opérations de diversions à l’intention de l’amiral Tchitchagov.
Deux ponts de 90 mètres sont finalement construits avec le bois d’un village voisin, Studienska. Pendant que les unités commencent à les franchir, le 27 novembre, le maréchal Victor repousse un assaut de Wittgenstein sur la rive orientale.
Si Oudinot et Ney cherchent à retarder l’avancée des troupes russes de Koutouzov, il faut au gros des troupes passer le fleuve. A 1 heure du matin le 28, les troupes de Victor se sont les premières engagées sur les ponts. 25 000 combattants parviennent à passer et 30 000 hommes qui ne peuvent plus combattre passent encore. L’armée n’a perdu que 25 canons et peut se replier vers Vilna.
Le grand pont se brise soudain, provoquant la noyade de nombreux grognards. A la tombée de la nuit, il est réparé et toutes les unités combattantes sont passées. Les non-combattants refusent de s’engager de nuit.
Une décision qui leur sera fatale car au matin, l’artillerie russe atteint le pont. Les hommes d’Oudinot et de Ney luttent corps-à-corps avec ceux de Wittgenstein.
Le 29 au matin, lorsque le jour se lève la bataille est pratiquement terminée.
Le général Eblé met le feu aux ponts à 9 heures du matin pour empêcher les Russes de poursuivre l’armée française.
L’incendie déclenche une panique : des hommes se noient dans les eaux glacées. Quelque 8 000 hommes qui n’ont pas eu le temps de passer sont massacrés par les cosaques. Les traînards, s’ils ne sont pas piétinés ou noyés dans la panique générale, sont massacrés par les Cosaques. La Grande Armée perd 25 000 combattants et 30 000 non-combattants.
Malgré l’héroïque résistance française qui a permis à la quasi totalité des hommes en état de porter les armes de traverser la rivière, les Russes avancent sur tous les fronts.
La veille, les troupes de l’amiral TchitchaLov, après avoir repris pied sur la rive gauche de la Bérézina en face de Borissov [3], ont obligé les 400 survivants de la division Partournaux à déposer les armes et progressent désormais en direction de Studianka. Seul, le corps du maréchal Mortier continue à s’opposer à leur avance. Estimant qu’il ne pourra plus tenir longtemps, le maréchal donne l’ordre à ses troupes de se replier. A 9 heures, alors que les Cosaques commencent à dévaler vers le berges, les pontonniers du général Eblé exécutent l’ordre de mettre le feu aux 2 ponts.
8 à 10 000 traînards, éclopés ou invalides, qui, ainsi qu’ils l’avaient fait la veille, ont refusé de profiter de l’obscurité pour s’échapper, se trouvent encore sur la rive gauche de la Bérézina au milieu d’un indescriptible enchevêtrement de chevaux, de calèches, de caissons, de canons, de fourgons éventrés, d’où s’échappent les objets les plus divers. Quelques-uns de ces malheureux se jettent à 1’eau mais sont rapidement emportés par le courant. Les autres tombent aux mains des Russes. Ceux qui peuvent encore marcher seront faits prisonniers, les autres, purement et simplement massacrés.
Au sortir de la rivière, Napoléon dispose encore de 25.000 combattants et 30.000 non-combattants. 20.000 retrouveront leurs foyers... On évalue à 50.000 le nombre de prisonniers et de déserteurs qui feront souche en Russie.
Une grande partie des pontonniers ont péri de froid dans l’eau glaciale de la Bérézina. Aucun ne survivra à la retraite et Eblé lui-même mourra d’épuisement à Königsberg [4] . Tandis que s’achève un drame que tous les manuels d’histoire présentent comme un des épisodes les plus sombres de notre histoire militaire, 15 à 18 000 hommes fuient dans la nuit et la neige à travers les marais de Zembin [5], en direction de Kalen.
La suite de la campagne est une agonie. Subitement, après le redoux des jours précédents, la température tombe brusquement. L’estomac et la tête vides, le visage tuméfié par le froid, les mains et les pieds souvent gelés, couverts de haillons et rongés de vermine, les malheureux rescapés ne songent qu’à gagner Vilna [6] situé à 250 kilomètres où ils espèrent trouver des vivres et se reposer. Koutousov les suit à 2 ou 3 journées de marche et organise la poursuite afin de les encercler dans la ville si bien qu’à peine arrivés dans l’ancienne capitale de la Lituanie [7] après 10 jours d’abominables souffrances, ils seront à nouveau obligés de reprendre la route. Leur objectif est désormais Kowno [8].
L’Empereur, de plus en plus songeur, se trouve au milieu d’eux. Il mesure dans toute son ampleur le caractère désespéré de la retraite, mais ne peut s’empêcher de trouver une mince consolation en pensant que son génie et sa détermination lui ont permis d’éviter le pire.
La débâcle est totale. L’Empereur rédige un Bulletin dramatique pour en informer l’opinion française. Lui-même abandonne ses soldats et rejoint en toute hâte Paris, où un général a tenté de renverser l’Empire.
Le 5 décembre, alors qu’il se trouvait à Smorgani, petite localité située à mi-chemin entre la Bérézina et Vilna, Napoléon avait brusquement quitté l’armée. Depuis près d’un mois, il savait qu’à Paris un récidiviste de la rébellion, le général Claude François de Malet , avait tenté de renverser le régime impérial en annonçant que son chef était mort au cours de la retraite, et était demeuré maître de la capitale pendant quelques heures, après avoir entraîné à sa suite 2 régiments et mis en état d’arrestation le ministre de la Police, le général Savary, et le préfet de Police, Pasquier. Il pressentait également que la publication du 290ème Bulletin de la Grande Armée par lequel il annonçait à ses sujets le désastre qu’il venait d’essuyer et les pertes effroyables qu’il avait subi provoquerait dans tout le pays de redoutables remous. Pour ces raisons, il avait donc estimé que sa présence à Paris était nécessaire pour rassurer ses sujets et raffermir son pouvoir.
Le 6 décembre 1812 Napoléon quitte la Grande Armée.
Partis de Vilna le 10 décembre quelques milliers d’hommes épuisés arrivent à Kowno le 12.
Le 16, toujours sous la pression des Russes, ils repassent le Niemen [9] qu’ils avaient franchi 5 mois plus tôt, musiques en tête et drapeaux déployés. Il ne reste plus désormais aucun soldat étranger sur le sol de la Sainte-Russie. Le maréchal Koutousov estime donc atteint son objectif et le Tsar, qui n’avait cessé de lui reprocher sa mollesse et son inertie, se croit cependant obligé de lui remettre la plus haute distinction militaire russe, la Croix de Saint-Georges de première classe et de le faire prince de Smoletisk.
Ce n’était pas tout. L’Empereur mesurait pleinement les conséquences que ce terrible échec allait provoquer dans l’Europe toute entière. La récente défection des Prussiens survenant quelques jours seulement après celle des Autrichiens lui faisait pressentir que l’Allemagne risquait dans un avenir plus ou moins proche, de se soulever en masse. Aussi. à peine était-il sorti ; et dans quel état du guêpier russe que la menace d’une prochaine guerre se profilait déjà à l’horizon. Pour faire face à ce danger, il allait donc falloir lever au plus vite de nouvelles troupes, les armer les instruire, les encadrer et lui seul était capable de mener à bien une telle entreprise. Ses maréchaux, auxquels il avait fait part de ses inquiétudes, s’étaient rangés à cette opinion et avaient approuvé son départ.
Avant de s’éloigner, l’Empereur avait transmis le commandement au maréchal Murat . Il ne pouvait faire de plus mauvais choix car le roi de Naples ne songeait qu’à regagner son royaume au plus tôt pour tenter de sauver son trône. Le prince Eugène allait lui succéder, mais en dépit de toute sa bonne volonté et son sens du devoir, il ne pourra renverser le cours des événements.
Un proche avenir allait lui enlever ses dernières illusions. 2 ans plus tard, en effet, succombant sous le poids de l’Europe entière coalisée contre lui, Napoléon était obligé d’abdiquer.