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La Retraite de Russie 2ème partie

vendredi 14 novembre 2025

La Retraite de Russie 2ème partie

Le 26 octobre 1812, la retraite commence. Sur l’ordre de l’Empereur, ce qui reste de la Grande Armée tourne le dos à Malo-Iaroslavets [1], et prend la direction de Borowsk [2]. La colonne s’étire sur de longs kilomètres. Napoléon, affectant l’indifférence, chevauche en tête entouré de sa Garde. Les corps de Murat , de Ney et du prince Eugène viennent ensuite. Le maréchal Davout ferme la marche. D’innombrables chariots tentent de suivre, chargés de blessés et alourdis d’objets de toute sorte. Les traînards, de plus en plus nombreux, sont la proie des incursions de Cosaques ou de partisans. Parmi eux on dénombre des étrangers résidant à Moscou avant le déclenchement de la campagne, souvent accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants quelques centaines de prisonniers russes qui, considérés comme des bouches inutiles, seront bientôt massacrés, en représailles, dira t-on, des exécutions commises par les francs-tireurs.

Le moral de la troupe est bas. On avait espéré pouvoir se ravitailler en route, mais on traverse une région désolée, dépourvue de toute ressource. De plus, il commence à faire froid. Le soir le thermomètre descend au-dessous de zéro et les chutes de neige se font plus fréquentes. La nuit, on entend les hurlements des loups et des chiens errants.

On avance pourtant, tant on a hâte d’échapper aux Russes. Le 26 au soir, on entre à Borowsk. Le lendemain, on repart et on arrive à Wereia où on retrouve le maréchal Mortier qui a quitté Moscou le 23 après avoir exécuté les ordres de l’Empereur. On saura par la suite que les mines ont causé des dégâts importants en divers lieux de la capitale

Le 28 octobre, on atteint Mojaïsk [3] et on passe devant un ancien monastère transformé en hôpital où sont hébergés les blessés et les malades évacués de Moscou. Certains se sont traînés jusqu’aux abords de la route et supplient qu’on les emmène. Napoléon se laisse fléchir, mais la plupart de ces malheureux seront bientôt abandonnés aux détours du chemin.

Le 29 octobre on traversele champ de bataille de Borodino, toujours jonché de cadavres et survolé par des nuées de corbeaux. Instinctivement, tous demeurent silencieux et pressent le pas. Le 30, on s’arrête aux environs de Gjiat et le 31 on parvient à Viasma [4] où on va se reposer une journée. Depuis Malo-Iaroslavets, on a parcouru plus de 100 kilomètres !

Pendant ce temps, que fait Koutousov  ? En apprenant la décision des Français de ne pas chercher le combat, il s’est senti envahi de joie.

Le général Bennigsen , soutenu par plusieurs généraux, et bien entendu par le commissaire britannique, voudrait que l’on se lançât à la poursuite de Napoléon et que l’on engageât immédiatement la bataille.

Mais le but de Koutousov est tout autre. Il sait que les Français sont perdus. Il veut donc éviter de les attaquer de front, ce qui lui ferait courir des risques inutiles et entraînerait sans grand profit la perte de nouvelles vies humaines. Pour parvenir à ses fins, il est bien décidé à les harceler sans trève ni répit tout en maintenant la cohésion de l’armée que lui a confiée la nation afin de se trouver en mesure, si les événements le lui demandent un jour, de leur porter un coup fatal. Il sait qu’il sera aidé dans sa tâche non seulement par les colonnes de partisans de mieux en mieux organisés, mais par les intempéries et les énormes distances que l’ennemi devra parcourir dans des conditions de plus en plus hasardeuses. En d’autres termes et selon une image significative, il compare volontiers Napoléon à un homme tentant de descendre d’une échelle, tandis qu’à sa droite et à sa gauche, d’autres hommes armés de cognées et de massues s’efforcent d’en briser les barreaux pour le faire tomber. En adoptant cette méthode, Koutousov peut-il ignorer qu’il sera en butte à l’impatience et aux critiques de la plupart des membres de son état-major, des ministres, des plus hauts personnages de la Cour et du Tsar en personne ?

Certainement pas, mais il semble bien qu’il n’en ait cure. Il se sent responsable devant Dieu et devant l’Histoire de la conduite des opérations et de la vie de ses hommes. On lui a demandé de libérer le territoire national : il le libérera sans se détourner de la voie qu’il a choisie, laissant à la postérité et à elle seule le soin de le juger. Le commissaire britannique, sir Robert Wilson , est particulièrement furieux.

Koutousov, qui n’ignore rien de ces manœuvres n’en demeure pas moins fidèle à sa stratégie. Dès qu’il connaît avec certitude la direction prise par l’adversaire, il ordonne donc au général Mikhaïl Andreïevitch Miloradovitch de le suivre sur son flanc gauche et aux Cosaques du général Matveï Platov de se porter sur son flanc droit. Lui-même et le gros de l’armée se contenteront de marcher sur les talons des fuyards. Il prévoit que l’étau pourrait se refermer sur eux aux environs de Viasma.

Effectivement, le 2 novembre le choc a lieu à la sortie de la ville, peu après que les troupes de Napoléon aient repris leur marche en direction de Smolensk [5]. Le corps du prince Eugène, surpris par les Russes, est sur le point de succomber lorsque les forces du maréchal Davout , puis celles du maréchal Ney se portent à son secours. Les assaillants sont obligés de lâcher prise, laissant sur le terrain une partie de leur artillerie. En vain, Miloradovitch fait-il appel à Koutousov qui se trouve non loin de là et dont l’intervention lui aurait peut-être permis d’anéantir l’armée adverse. Mais le maréchal refuse de s’engager dans un combat qu’il estime mal engagé. En conséquence, il ordonne de rompre le contact et de continuer à côtoyer l’ennemi La route est donc libre devant les Français qui ont perdu dans l’affaire près de 4 000 tués ou blessés.

La marche reprend, de plus en plus pénible. Le maréchal Davout, dont les forces ont été très éprouvés par les récents combats, cède la place à l’arrière garde au maréchal Ney. C’est donc lui qui va devoir faire face aux cavaliers de Miloradovitch qui le serrent de près. Les escarmouches seront fréquentes et le maréchal sera souvent obligé de donner l’exemple du courage et de combattre comme un simple troupier.

Le 3 novembre, la neige tombe en abondance et l’armée est obligée de ralentir son allure. Les Cosaques du général Platov en profitent pour lui enlever plus de 400 chevaux et de nombreux fourgons. Dans la nuit du 4 au 5 le thermomètre descend brusquement à moins 12 degrés. Les hommes, transis de froid et torturés par la faim, se traînent avec peine. Les chevaux, mal ferrés, nourris avec des écorces et de la paille pourrie, glissent sur le verglas, tombent par centaines et ne peuvent se relever. Ils sont aussitôt dépecés et mangés. La route est ainsi jalonnée de pièces d’artillerie abandonnées, de véhicules de toutes sortes renversés, et surtout de cadavres.

Le 8 novembre, les premières unités françaises pénètrent dans Smolensk. Le 9, Napoléon fait à son tour son entrée dans la ville, suivi les jours suivants par l’ensemble de ses troupes. Sur les 100000 hommes partis de Moscou 15 jours plus tôt, il n’en reste guère plus de 40 000 en état de porter des armes. La cavalerie est tellement éprouvée que la plupart des officiers ont renoncé à leurs montures pour permettre aux artilleurs de conserver les quelques 200 canons qui leur restent encore.

Napoléon avait nourri l’espoir que l’armée pourrait se reposer à Smolensk et mettre à profit ce répit pour rallier les 30 à 40 000 traînards de toutes nationalités qui s’étaient égaillés le long de la route. A cet effet, il avait, depuis son départ de Moscou, multiplié les recommandations afin qu’y soient accumulées des réserves de vivres et aménagé des cantonnements. C’était oublier que la ville avait été en grande partie détruite lors de son premier passage et que les convois venant de l’arrière étaient sans cesse dispersés par des bandes de partisans.

Aussi sa déception est-elle immense et n’a d’égale que sa fureur lorsqu’il découvre que les magasins ne disposent d’approvisionnements que pour une dizaine de jours, qu’aucun quartier d’hiver n’a été préparé et, qu’à défaut d’hôpitaux, il faut laisser dans les rues, sur les charrettes qui les ont amenés, les blessés et les malades. De plus, le désordre et le pillage prennent de telles proportions qu’il est impossible d’instaurer un semblant de discipline. Toute les tentatives pour ramener un peu d’ordre s’avèrent inopérantes. Aussi, après avoir fait prélever la part qui doit revenir à la Garde qui demeure l’objet de toutes ses attentions, Napoléon décide que les distributeurs ne pourront accorder des rations de vivres qu’aux chefs de corps pouvant justifier de l’importance de leurs effectifs et d’interdire l’accès de la ville à la masse des malheureux ne pouvant faire la preuve de leur appartenance à une unité bien déterminée.

Tandis que l’Empereur espère encore pouvoir prolonger son séjour à Smolensk, l’horizon s’est considérablement assombri. Au Nord-Ouest, les forces du général Pierre Wittgenstein ont bousculé celles du maréchal Oudinot qui occupaient la ville de Polotsk [6] et se sont déjà emparées de Vitebsk [7], tandis que plus au Sud, l’armée de l’amiral Vassili Tchitchagov progresse en direction de Minsk [8]. Un simple regard sur une carte permet de mesurer le danger. Pour gagner la lointaine Vilnius [9], la Grande Armée ou du moins ce qu’il en reste est donc obligée d’emprunter non plus la route suivie à l’aller, mais celle d’Orcha [10] et de Borissov [11] où elle devra franchir la Bérézina [12], un affluent de la rive droite du Dniepr [13], avant que Wittgenstein et Tchitchakov aient pu réaliser leur jonction.

Il faut donc partir au plus vite, d’autant plus que les forces du général Platov, poursuivant leur marche parallèle continuent à progresser et que celles du maréchal Koutousov, après avoir encerclé et détruit à Yelnia la brigade du général Louis Baraguey d’Hilliers , se dirigent vers Krasnoië, situé à mi-chemin entre Smolensk et Orcha. Pour protéger son flanc droit, l’Empereur ordonne au maréchal Victor de se porter au secours du maréchal Oudinot et, sans plus tarder prend ses dispositions pour reprendre la route.

Il quitte la ville le 14 novembre. Derrière la Garde, marchent les forces du prince Eugène suivies de celles du maréchal Davout. En queue de colonne, le maréchal Ney est chargé de protéger l’armée contre les harcèlements des Russes. Le 18, les avant-gardes approchent de Krasnoië. Koutousov qui a pris position au Sud de la ville, se refuse toujours à un engagement général, mais, après le passage de la Garde, lance le corps du général Miloradovitch, soit 20 000 hommes, à l’attaque des unités du prince Eugène fortes de 6 000 hommes seulement. Au terme d’un premier assaut, les Russes l’invitent à capituler. Eugène refuse et la bataille s’engage à nouveau. Après avoir subi de lourdes pertes, le prince pénètre enfin dans Krasnoië en flammes tandis que le maréchal Davout, profitant de la confusion générale, réussit lui aussi à passer. Par contre, les 10 000 hommes du maréchal Ney qui, conformément aux ordres de l’Empereur, n’ont quitté Smolensk que la veille, vont se heurter à l’ensemble des forces ennemies qui veulent leur barrer la route. Un combat désespéré s’engage sur les pentes du ravin de Lasmina, aux abords même de Krasnoië. Tout comme le prince Eugène, Ney refuse de se rendre et combat à la tête de ses hommes, un fusil à la main. Lorsque la nuit tombe, il résiste toujours. Les Russes, se croyant assurés du succès, commettent alors l’imprudence de relâcher leur effort. Le maréchal, laissant ses feux de bivouac allumés, va profiter de l’obscurité pour s’échapper vers le Nord à travers la forêt, franchir à gué le Dniepr [14] à peine gelé et, au terme d’une lutte épique de 3 jours et de 3 nuits contre le froid et les Cosaques de Platov parviendront enfin avec un millier d’hommes seulement à rejoindre l’armée aux environs de Orcha. Napoléon, qui l’avait cru perdu, l’accueille avec effusion et, sur sa demande, lui confie à nouveau le commandement de l’arrière-garde.

Une fois encore, en apprenant que le maréchal Koutousov a laissé échapper l’occasion de détruire les forces adverses, le Tsar entre dans une violente colère.

Pourtant, malgré le succès apparent que viennent de remporter ses armes, la situation de l’Empereur s’est encore aggravée. Au Nord, l’armée du maréchal Macdonald qui. depuis le début de la campagne, contenait les Russes aux portes de Ripa, a été obligée elle aussi de lâcher prise sous la poussée de l’ ennemi renforcé par des unités suédoises et des divisions ramenées du front de Finlande. De son côté, le corps du maréchal Victor, envoyé par l’Empereur pour s’opposer à l’avance du général Wittgenstein a été intercepté par les Russes avant de pouvoir opérer sa jonction avec les troupes du maréchal Oudinot. Il ne reste plus aux 2 maréchaux qu’à se replier, chacun de son côté en direction de Rorissov et d’y attendre l’arrivée de Napoléon.

Au Sud, la situation est tout aussi inquiétante. Les avant-gardes de Tchitchakov approchent de Minsk tandis que les Autrichiens du prince Charles-Philippe de Schwarzenberg , de plus en plus désireux de se retirer de la lutte, ont déjà pris la direction de Varsovie [15]. Seule, la division du général Jean-Henri Dombrowski , forte de 5 000 hommes, qui occupait jusqu’alors la région de Brobouisk [16], a pu remonter vers le Nord jusqu’à la hauteur de Borissov [17] et réussi à établir une tête de pont de face de la ville, sur la rive droite de la Bérézina.

Le 20 novembre, Napoléon quitte Orcha à la tête de 35000 hommes en état de combattre et de 127 canons. Derrière eux, suit une longue cohorte de 20 à 25 000 traînards. Il fait de plus en plus froid et le sol est recouvert d’une épaisse couche de neige gelée qui rend la marche encore plus pénible. L’Empereur, qui a remplacé sa tenue légendaire par une pelisse de velours vert doublée de zibeline, coiffé d’un bonnet de fourrure couvrant les oreilles et retenu par deux larges rubans noirs noués sous le menton et chaussé des bottes en peau de mouton, parcourt chaque jour plusieurs kilomètres en s’appuyant sur un long bâton ferré.

Il règne un tel désordre dans les rangs de l’armée que les Cosaques n’hésitent plus à s’approcher des bivouacs, à s’emparer des bagages et à sabrer tous ceux qui tentent de les repousser. Napoléon comprend le danger. Seule, sa Garde peut assurer sa sécurité, aussi croit-il le moment venu de lui rappeler ses devoirs. Après avoir fait former le carré, il s’avance au milieu de ceux qui se qualifient eux-mêmes de grognards et, d’une voix brisée, leur lance ce solennel appel : " Grenadiers et chasseurs de ma Garde, vous êtes témoins de la désorganisation de l’armée. Si vous imitiez ce funeste exemple, tout serait perdu. Le salut de l’armée vous est confié. Vous justifierez la bonne opinion que j’ai de vous. Il faut non seulement que les officiers maintiennent une discipline sévère, mais que les soldats exercent entre eux une rigoureuse surveillance et punissent eux-mêmes ceux qui s’écarteraient de leurs rangs. Je compte sur vous. Jurez de ne pas abandonner votre Empereur ". Un immense cri de " Nous le jurons " suivis de retentissants " Vive l’Empereur " lui répond.

Les hommes, dont beaucoup comptent plus de 10 ans de service, se redressent et repartent. Pas un seul instant, jusqu’à la fin de la campagne, ils ne failliront à leur serment.

La distance qui sépare Orcha de Borissov est près de 120 kilomètres. Le fantôme d’armée que commande Napoléon va la parcourir en trois jours. Les hommes marchent comme des automates. Ceux qui tombent ne peuvent se redresser et meurent sur place. A peine ont-ils fermé les yeux que leurs camarades s’approchent et s’emparent de leurs vêtements, de leurs chaussures et des maigres provisions qu’ils ont parfois réussi à conserver. Le spectacle est hallucinant et cette vision de cauchemar hantera les nuits de tous ceux qui auront la chance d’y survivre.

Napoléon est de plus en plus inquiet. Considérant la gravité de la situation, il confie au général Caulaincourt : Cette fois, il n’y aura de salut que pour les braves. Si nous franchissons la Bérézina, je suis maître des événements, car les 2 corps frais que je vais trouver (ceux de Victor et d’Oudinot) et la Garde suffisent pour battre les Russes. Si on ne peut passer, nous ferons le coup de feu ... Il faut d’avance être prêt à tout détruire afin de ne pas laisser de trophées à l’ennemi. J’aimerais mieux manger avec mes doigts pendant le reste de la campagne que de laisser aux Russes une fourchette à mes armes ... Il faut s’assurer si mes armes et les vôtres sont en bon état car il faudra se battre...


Le 22 novembre, il décide de se débarrasser de la moitié des voitures transportant les bagages et de remettre les chevaux ainsi libérés au parc d’artillerie. Peu après, il ordonne à tous les chefs de corps de faire brûler leurs drapeaux et leurs étendards. Malgré cette douloureuse épreuve, il retrouve un peu de sérénité, peut-être parce que le temps s’est brusquement remis au beau et que la température s’est assez considérablement radoucie. Dans la nuit pourtant il fait appeler Caulaincourt et reconnaît : " Cela devient grave ".

Le 23, il s’installe dans le hameau de Bohr, à une trentaine de kilomètres de Borissov pour y passer la nuit. Ce même jour, vers 4 heures de l’après-midi, les patrouilles de ses avant-gardes aperçoivent au loin à travers un rideau d’arbres une bande d’eau trouble charriant des glaçons et bordée de rives fangeuses. C’est la Bérézina qu’ils viennent d’atteindre un peu au Nord de Borissov et dont le nom allait entrer dans la légende.

Le lendemain, un officier de l’état-major du maréchal Oudinot se présente devant l’Empereur. " Le maréchal m’a chargé de faire savoir à Votre Majesté que l’armée de l’amiral Tchitchakov est parvenue sur la Bérézina et en garde tous les passages ", annonce t-il.

Napoléon se récrie : " Ce n’est pas vrai ! C’est impossible ! " L’ennemi, poursuit le messager, occupe le pont de Borissov et se trouve déjà sur la rive gauche de la rivière. La glace est trop faible et on ne peut passer.

L’Empereur semble assommé par ce nouveau coup du sort. Il se ressaisit vite et ordonne sur le champ au maréchal Oudinot, auquel le maréchal Victor apportera son appui, de reprendre Borissov coûte que coûte. Malgré la disproportion des forces [18] l’ennemi sera chassé de la ville, mais en se retirant, a réussi à brûler le pont.

En dépit de cet échec. toutes les conditions semblent réunies pour permettre aux Russes de remporter une éclatante victoire. L’amiral Tchitchakov se maintient toujours solidement sur la rive droite de la Bérézina et paraît en mesure d’en empêcher le passage soit en aval ou en amont de Borissov. Dans le même temps, le général Wittgenstein menace le flanc droit de la Grande Armée. Au Sud, le maréchal Koutousov qui a traversé la Bérézina à une cinquantaine de kilomètres en aval de Borissov remonte vers le Nord et se porte à la rencontre de l’amiral Tchitchakov. Pour leur part, les généraux Miloradovitch et Platov avancent sur les talons des Français. 140 000 Russes encerclent ainsi les dernières forces de Napoléon.

La chance ; si toutefois on peut employer ce mot en de semblables circonstances ; va pourtant permettre à l’Empereur de sortir de cette souricière. Peu après avoir appris la destruction du pont de Borissov par l’ennemi et alors que la situation semblait désespérée une information va lui redonner quelque espoir. En effet le jour même, le général Jean-Baptiste Juvénal Corbineau , commandant la cavalerie légère du corps du maréchal Oudinot qui, depuis la chute de Polotsk cherchait à rejoindre la Grande Armée s’était heurté, sur la rive droite de la Bérézina, aux forces avancées de l’amiral Tchitchakov. Il était parvenu à les repousser, mais avait estimé prudent de traverser la rivière afin de se mettre à l’abri d’une éventuelle contre-attaque. Par un hasard extraordinaire, il avait rencontré à 15 kilomètres au Nord de Borissov un paysan dont le cheval était mouillé jusqu’au poitrail. Celui-ci lui avait fait comprendre qu’il existait non loin de là, en un lieu situé entre les hameaux de Brillowo sur la rive droite et Studianka sur la rive gauche, un gué permettant de gagner l’autre bord. Sans perdre de temps, Corbineau avait formé sa cavalerie en colonne serrée et lui avait ordonné de tenter le passage. En dépit du courant et des glaçons, il n’avait perdu qu’une vingtaine d’hommes sur les 700 qu’il commandait. Il avait aussitôt fait part de sa découverte au maréchal Oudinot qui s’était empressé à son tour d’adresser un rapport à l’Empereur.

Ce dernier interroge : quelle est la largeur de la rivière à l’emplacement du gué ? On lui répond qu’elle n’est pas très large, 30 à 40 toises [19] mais qu’elle est bordée de rives marécageuses de telle sorte qu’il faudrait pouvoir construire un pont de 70 à 100 mètres pour la traverser. Napoléon n’hésite pas. Des ordres sont immédiatement donnés pour que les 400 pontonniers du général de génie Eblé , auxquels se joindront quelques sapeurs du général François de Chasseloup-Laubat , quittent leurs cantonnements de Lochnitza, près de Borissov et prennent la direction de Studianka. C’est là qu’ils devront édifier non pas un pont, mais 2, le premier afin de permettre le passage de la troupe, le second celui des fourgons et des pièces d’artillerie. Partis dans la nuit, ils arrivent à pied d’œuvre au début de l’après-midi du 25.

Fort heureusement le général Eblé avait sauvé de la destruction une partie du matériel ordonnée par l’Empereur, 6 caissons renfermant des outils, des clous, des crampons nécessaires à la construction de ponts de chevalets et deux forges de campagne ainsi que deux voitures transportant du charbon.

Après avoir annoncé à ses hommes que le sort de l’armée reposait entre leurs mains, ceux-ci se mettent aussitôt à l’ouvrage.

Sous la protection de 40 canons de gros calibre, ils préparent des chevalets en utilisant le bois formant l’ossature de la vingtaine de malheureuses isbas composant le hameau de Studianka, forgent des fers pour les lier, entrent jusqu’à la ceinture dans l’eau glacée et commencent à les enfoncer dans le lit de la rivière. Plusieurs d’entre eux, vaincus par le froid et la fatigue, sont emportés par le courant. Les autres, conscients de la responsabilité dont ils sont investis, n’en poursuivent pas moins leur tâche.

Dans la journée Napoléon se rend à Studianka pour reconnaître les lieux et encourager les pontonniers. Il aurait voulu que les ponts fussent achevés le soir même et adresse au général Eblé des reproches grandement immérités.

Il parcourt les rives du fleuve entouré des officiers de son état-major et s’arrête longuement devant les piles du pont détruit par les hommes de Tchitchakov. Il se rend un peu en aval, en un lieu appelé Berexino inférieur, comme s’il voulait également étudier la possibilité de traverser la rivière en cet endroit. Puis il regagne Borissov où il s’attarde à nouveau. Son but est clair : il faut " battre l’estrade " afin de fixer les Russes devant la ville et multiplier les démonstrations pour leur faire croire qu’en dépit des risques et des difficultés, il va faire reconstruire le pont à l’emplacement même où il s’élevait quelques jours plus tôt.

Il va parvenir à ses fins au delà de toutes ses espérances. En effet, pour protéger la rive droite de la Bérézina, l’amiral Tchitchakov avait envoyé en face de Studianka une division forte de 6 000 hommes et disposant de 30 pièces d’artillerie placée sous le commandement du général Tchuplitz. Durant toute la journée du 25 novembre, les pontonniers du général Eblé avaient constaté leur présence et redouté que des tirs de boulets ne viennent anéantir leurs efforts, mais les canons du général Tchuplitz étaient demeurés étrangement muets. Le soir, dans la brume, ils avaient encore distingué leur présence, mais au cours de la nuit, la neige qui s’était mise à tomber avait considérablement réduit toute visibilité.

A leur grande stupéfaction, les Français constatent au lever du jour que les Russes sont partis.

Les hommes du général Eblé n’en croient pas leurs yeux et poussent des cris de joie. Le maréchal Oudinot, après être venu en personne se rendre compte de ce renversement de situation court avertir l’Empereur qui vient d’arriver à Studianka.

Il comprend qu’il faut sans perdre de temps occuper le terrain que les Russes viennent d’abandonner. Bien que les pontonniers et les sapeurs aient travaillé toute la nuit à la lueur de torches en n’absorbant qu’un peu de bouillie sans sel, le premier pont n’est pas encore terminé. L’Empereur ordonne alors aux cavaliers du général Corbineau ayant chacun un voltigeur en croupe d’entrer dans l’eau et de traverser la rivière. Deux heures plus tard, quatre cents hommes se trouvent déjà sur la rive opposée. Ils sont bientôt rejoints par les rescapés de la division Dombroski transportés sur des radeaux. Après un bref échange de coups de feu avec les quelques Russes demeurés sur place, ils restent maîtres de la situation.

A la fin de la matinée le général Eblé autorise les premiers contingents à emprunter le pont et les 9 000 hommes du corps du maréchal Oudinot passent sans encombre. Vers 4 heures de l’après-midi, le deuxième pont est ouvert et les convois d’artillerie peuvent à leur tour s’engager. Certes, ce ne sont pas des ouvrages d’art, le plancher qui les recouvre est loin de présenter une surface continue, par endroits même il s’enfonce au dessous du niveau de l’eau. Plus grave encore, les blocs de glace charriés par le courant viennent ébranler les chevalets qui le soutiennent et les ouvrages si péniblement édifiés s’effondrent. Mais les pontonniers veillent et au moindre incident se précipitent dans l’eau pour réparer les dégâts.

Toute la journée, Napoléon surveille le passage de ses troupes qui ne s’arrête qu’à la tombée de la nuit. Pendant qu’il se repose dans la seule maison de Studianka possédant encore un toit, près de 40 000 traînards campent sur la rive gauche de la rivière. La foret voisine leur a permis de trouver du bois et fascinés par les flammes, ils demeurent accroupis devant de mauvais feux de bivouac. Pas un instant, ils ne songent à emprunter les ponts demeurés libres toute la nuit pour gagner l’autre rive.

Ce n’est qu’avec le lever du jour qu’ils prennent enfin conscience du danger et se bousculent pour traverser la rivière. Mais Napoléon donne l’ordre de les refouler la priorité devant être réservée à l’armée. Le 27 novembre, à 10 heures du matin, la Garde passe, suivie des corps du maréchal Ney et de celui du prince Eugène, puis de ceux du maréchal Davout, des généraux Joseph Antoine Poniatowski et Junot . Peu après, l’Empereur passe à son tour.

Les Russes se sont enfin ressaisis et toute la journée du 28, la bataille va faire rage. Au Nord, les forces du général von Wittgenstein sont passées à l’attaque mais ont été non seulement contenues mais refoulées par la cavalerie du général Victor. Plus au Sud, les généraux Platov et Miloradovitch tentent de s’emparer de la ville de Borissov défendue par les 4 000 hommes de la division du général Louis de Partouneaux . Enfin, l’amiral Tchitchakov, comprenant un peu tard son erreur, fait remonter les 27 000 hommes dont il dispose le long de la rive droite de la Bérézina mais se heurte à la résistance des combattants du maréchal Oudinot, bientôt appuyés par ceux des maréchaux Ney et Mortier. Seules les forces du maréchal Koutousov demeurent curieusement inactives. Pourtant, leur arrivée sur le champ de bataille aurait pu se révéler décisive et permettre aux Russes de remporter une grande victoire. Mais, comme il le dira plus tard, il pensait que les forces de ses lieutenants étaient amplement suffisantes pour écraser les restes de la Grande Armée :

" De toutes façons, ajoutera t-il pour se justifier, les Français étaient perdus et si nous nous étions épuisés nous-mêmes, avec quoi aurions-nous pu atteindre la frontière ? Nous ne pouvions montrer à l’Europe une armée qui n’aurait été qu’un troupeau de vagabonds ".

On oublie sans doute un peu trop volontiers que les Russes, tout comme les Français et leurs alliés. avaient eux aussi beaucoup souffert du froid et de la faim au cours de leur " marche parallèle " et que leurs effectifs avaient considérablement fondu. On doit cependant reconnaître que Koutousov, dans son souci de ménager à tout prix ses soldats. avait peut-être, comme ne manqueront pas de le faire remarquer, de nombreux historiens, laisser passer l’occasion d’infliger au plus grand capitaine de tous les temps une défaite irrémédiable.

Notes

[1] Maloïaroslavets est une ville de l’oblast de Kalouga, en Russie, et le centre administratif du raïon de Maloïaroslavets. Maloïaroslavets est située sur la rive droite de la Louja, un affluent de l’Oka, à 14 km au sud-ouest d’Obninsk, à 53 km au nord-est de Kalouga et à 110 km au sud-ouest de Moscou

[2] Borovsk est une ville de l’oblast de Kalouga, en Russie. La ville est située à environ 100 km au nord de la capitale régionale Kalouga sur la Protva, un affluent gauche de la rivière Oka, qui se jette dans la Volga. Borovsk est le centre administratif de l’arrondissement du même nom.

[3] Mojaïsk est une ville de l’oblast de Moscou, en Russie. Mojaïsk est située à 110 km à l’ouest de Moscou, sur la voie historique la reliant à Smolensk puis à la Pologne.

[4] Viazma est une ville et le centre administratif du raïon de Viazemski dans l’oblast de Smolensk, en Russie, située sur la rivière Viazma, à mi-chemin entre Smolensk, le centre administratif de l’oblast et Mojaïsk. Tout au long de son histoire mouvementée, il a défendu les approches occidentales de Moscou.

[5] Smolensk est une ville de Russie et la capitale de l’oblast de Smolensk. Cette ville fortifiée fut détruite plusieurs fois durant l’Histoire. Au 12ème siècle, Smolensk était la capitale d’une principauté indépendante de Russie et développa une activité commerciale et culturelle importante, comme en témoignent au 13ème siècle la vie d’Abraham de Smolensk et la chronique qui en fut tirée. Elle fut pillée par les Tataro-Mongols en 1238. En 1404, la région de Smolensk tomba sous la domination du Grand-duché de Lituanie, puis de la République des Deux Nations. L’expansion de la Moscovie vers l’ouest amena de nombreux conflits avec l’État polono-lituanien et souleva donc la question de Smolensk. En 1667, la ville redevint russe, puis accéda au rang de ville-siège du gouvernement de Smolensk en 1708.

[6] Polotsk ou Polatsk est une ville de la voblast de Vitebsk, en Biélorussie, et le centre administratif du raïon de Polatsk. Polatsk est arrosée par la Dvina et située à 94 km au nord-ouest de Vitebsk et à 193 km au nord-est de Minsk.

[7] Vitebsk est une ville de Biélorussie et le chef-lieu de la voblasc de Viciebsk. Vitebsk se trouve dans la région la plus septentrionale du pays, près de la frontière russe. Elle est située à 126 km à l’ouest-nord-ouest de Smolensk, à 223 km au nord-est de Minsk, à 472 km à l’ouest de Moscou et à 529 km au sud de Saint-Pétersbourg. La ville de Vitebsk est assise sur les bords de la rivière Dvina et de la Vitba, petit cours d’eau qui la traverse et a donné son nom à la ville de Vitebsk et qui se jette dans la Dvina. Les historiens grecs citent cette ville dès le 10ème siècle, car les peuples du nord se déplaçaient en descendant le Dniepr pour aller jusqu’en Grèce

[8] Minsk est la capitale de la Biélorussie. La ville de Minsk est située dans la partie centrale de la république de Biélorussie, sur le contrefort méridional des collines de Minsk. Elle est arrosée par la rivière Svislotch, dans le bassin du Dniepr. Minsk se trouve à 437 km au nord-ouest de Kiev, à 476 km au nord-est de Varsovie, à 676 km au sud-ouest de Moscou, à 956 km à l’est de Berlin et à 1 828 km au nord-est de Paris

[9] Vilnius, anciennement Wilno puis Vilna, fondée par le grand-duc Ghédimin, est la capitale de la Lituanie. Lors des partages de la Pologne, Wilno est annexée par la Russie en 1793 et porte ensuite officiellement le nom russe de Vilna. La ville redevient polonaise en 1920, jusqu’en 1939, où elle revient à la Lituanie à la suite de l’occupation de la Pologne par l’Allemagne et l’URSS.

[10] Orcha ou Vorcha est une ville de la voblast de Vitebsk, en Biélorussie. Orcha est située à proximité du Dniepr et de la rivière Archytsa, à 77 km au sud de Vitebsk.

[11] Borissov est une ville de la voblast de Minsk, en Biélorussie, et le centre administratif du raïon de Baryssaw. Borissov est fondée en 1102 par le prince de Polotsk Boris Vseslavovitch. En 1812, les troupes de Napoléon subissent la bataille de la Bérézina.

[12] La Bérézina est une rivière de Biélorussie, affluent du Dniepr. Elle prend sa source dans des collines situées à 80 km au nord de Minsk. Après avoir fait une large boucle vers le nord, le cours de la Bérézina s’oriente vers le sud, puis vers le sud-sud-est dans le dernier tiers de son parcours. Une grande partie de sa vallée est marécageuse. Ses principaux affluents sont le Svislotch (rive droite) et le Bobr (rive gauche). La Bérézina traverse les villes de Baryssaw, Babrouïsk et Svetlahorsk.

[13] Le Dniepr est un fleuve de l’Europe de l’Est se jetant dans la mer Noire. Il se classe, avec ses 2 290 km, à la troisième place des fleuves d’Europe pour sa longueur. Son débit, 1 670 m3/s à son embouchure, en fait un fleuve d’importance comparable au Rhône. C’est le fleuve Boristhène du monde antique.

[14] Le Dniepr est un fleuve de l’Europe de l’Est se jetant dans la mer Noire. Il se classe, avec ses 2 290 km, à la troisième place des fleuves d’Europe pour sa longueur. Son débit, 1 670 m3/s à son embouchure, en fait un fleuve d’importance comparable au Rhône. C’est le fleuve Boristhène du monde antique.

[15] Varsovie est depuis 1596 la capitale de la Pologne. Elle est située sur la Vistule, à environ 320 km de la mer Baltique et des Carpates. La ville est citée à partir du 14ème siècle sous les noms de Warseuiensis (1321) et Varschewia (1342), puis Warschouia (1482), pour devenir plus tard Warszowa et enfin Warszawa, le nom polonais actuel de Varsovie. La couronne polonaise y fut transférée en 1596, quand le roi Sigismond Vasa déplaça la cour de Cracovie à Varsovie. Dans les années qui suivirent, la ville s’étendit sur les terres de l’actuelle banlieue, sous forme de vastes domaines privés indépendants, possédés par la haute noblesse et administrés selon leurs propres lois. Entre 1655 et 1658, la ville fut assiégée trois fois et trois fois elle fut prise et pillée par les troupes suédoises, brandebourgeoises et transylvaniennes

[16] Babrouïsk ou Bobrouïsk est une ville de la voblast de Moguilev, en Biélorussie, et le centre administratif du raïon de Babrouïsk. Babrouïsk est arrosée par la rivière Bérézina et se trouve à 111 km au sud-ouest de Moguilev et à 139 km au sud-est de Minsk. La ville est située en dehors des territoires contaminés par la catastrophe de Tchernobyl.

[17] Baryssaw ou Borissov est une ville de la voblast de Minsk, en Biélorussie, et le centre administratif du raïon de Baryssaw. Elle est située à 72 km au nord-est de Minsk, au bord de la rivière Bérézina.

[18] 8 à 9 000 Franco-Polonais contre 30 000 Russes

[19] 40 à 50 mètres