Les Dix Mille et le début de l’Anabase
Le 3 septembre 401 av.jc, les Dix Mille, mercenaires grecs au service d’un prince perse, livrent combat à Canouxa [1], en Mésopotamie, du côté de Babylone [2]. Battus, ils décident de rentrer dans leur pays. Leur équipée va donner lieu à un récit devenu nom commun : L’Anabase.
À l’origine de l’équipée, il y a la mort d’un roi perse, Darius II, lointain descendant de l’illustre fondateur de la dynastie achéménide [3], Cyrus II le Grand. Darius II est intervenu indirectement dans la guerre du Péloponnèse [4] en soutenant financièrement Sparte [5] contre Athènes [6], une façon de venger l’humiliation infligée par celle-ci à son aïeul Xerxès à Salamine [7]...
Le fils aîné de Darius II, Artaxerxès Mnémon, lui succède mais son autre fils Cyrus ne l’entend pas de cette oreille et lève des troupes pour faire valoir ses droits. C’est ainsi qu’il engage les Dix Mille, des Grecs essentiellement originaires de Sparte et du Péloponnèse [8].
Le combat décisif, à Canouxa, se solde par la mort de Cyrus et la débâcle de ses troupes.
Les mercenaires grecs, livrés à eux-mêmes après la mise à mort de leurs principaux chefs par un satrape [9] perse, hissent à leur tête des hommes neufs tel Xénophon. Ils décident de rentrer chez eux par les confins de l’empire perse, en rejoignant le Pont-Euxin [10].
Au total, en 2 ans, les survivants, au nombre d’environ 5 000, auront parcouru plus de 6000 kilomètres avant d’atteindre le royaume grec de Pergame [11] et les rivages de la mer Égée [12].
L’Anabase (d’un mot grec qui désigne une marche vers le haut) raconte ce tragique retour. L’auteur en est Xénophon qui, lui-même, prit part à l’aventure et guida ses compagnons d’infortune sur le chemin du retour.
L’ouvrage, en 7 parties, n’est pas seulement un récit d’aventures. C’est aussi une description précise del’empire perse et de ses peuples. Elle va être mise à profit plus tard par Alexandre le Grand, lorsque celui-ci offrira aux Grecs une revanche sur les Achéménides.
Xénophon d’Athènes, chef et chroniqueur de l’Anabase est un personnage hors du commun, un homme de grande culture qui allie l’action à la réflexion, la plongée dans l’actualité à la création littéraire et philosophique.
Né près d’Athènes, en 430 av. jc, dans une famille aristocratique, il suit l’enseignement de Socrate avant de rejoindre l’expédition des Dix Mille. De retour en Grèce, il se met au service du roi de Sparte Agésilas, ennemi juré d’Athènes, en 396 av. jc. Quelques années plus tard, il se retire dans un domaine dont les Spartiates lui ont fait don, à Scillonte [13], en Élide [14]. Là, entouré de sa femme et de ses 2 fils, il va pendant 20 ans rédiger ses différents ouvrages.
Outre l’Anabase, il écrit l’Apologie de Socrate, différents traités d’économie, de politique et de stratégie (L’Économique....), d’équitation (L’Hipparque et De l’Art Equestre) ainsi que des ouvrages sur l’histoire de la Grèce* (Agésilas, Les Helléniques [la suite de La guerre du Péloponnèse par Thucydide]....).
En 371, la guerre ayant éclaté entre Sparte et Elis [15], Xénophon s’en va à Corinthe [16]. Il disparaît vers l’âge de 75 ans, en 355 av. jc, au moment où Philippe II de Macédoine s’apprête à mettre la main sur les cités grecques.
Depuis 2 millénaires, hommes de lettres et commentateurs utilisent l’expression anabase pour qualifier des marches militaires un tant soit peu épiques ou héroïques.
Notes
[1] La bataille de Counaxa s’est déroulée, durant l’expédition des Dix-Mille, le 3 septembre 401 av. jc entre Cyrus le Jeune et son frère aîné Arsace qui s’était emparé en 404 av. jc du trône perse sous le nom d’Artaxerxès II. Cyrus avait rassemblé à Pergame, une armée d’environ 100 000 hommes composée en partie de 12 800 mercenaires grecs et commandée par le général spartiate Cléarque. Après une marche de 1 400 kilomètres, ses troupes rencontrèrent celles d’Artaxerxès, environ 40 000 hommes, ou près de 100 000 selon Xénophon à Counaxa sur la rive gauche de l’Euphrate, à environ 70 km au nord de Babylone, près de l’actuel Bagdad au centre de l’Irak. La bataille était gagnée grâce aux mercenaires grecs jusqu’au moment où Cyrus fut tué d’un coup de lance à l’œil alors qu’il allait lui-même tuer Artaxerxès, ce qui donna de fait la victoire à ce dernier sur une armée désemparée par la perte de son chef.
[2] Babylone était une ville antique de Mésopotamie. C’est aujourd’hui un site archéologique majeur qui prend la forme d’un champ de ruines incluant des reconstructions partielles dans un but politique ou touristique. Elle est située sur l’Euphrate dans ce qui est aujourd’hui l’Irak, à environ 100 km au sud de l’actuelle Bagdad, près de la ville moderne de Hilla. À partir du début du 2ème millénaire av. jc, cette cité jusqu’alors d’importance mineure devient la capitale d’un royaume qui étend progressivement sa domination à toute la Basse Mésopotamie et même au-delà, sous le règne de Hammurabi dans la première moitié du 18ème siècle av. jc.
[3] L’Empire achéménide est le premier des Empires perses à régner sur une grande partie du Moyen-Orient. Il s’étend alors au nord et à l’ouest en Asie Mineure, en Thrace et sur la plupart des régions côtières de la mer Noire ; à l’est jusqu’en Afghanistan et sur une partie du Pakistan actuels, et au sud et au sud-ouest sur l’actuel Iraq, sur la Syrie, l’Égypte, le nord de l’Arabie saoudite, la Jordanie, Israël et la Palestine, le Liban et jusqu’au nord de la Libye. Le nom « Achéménides se rapporte au clan fondateur qui se libère vers 556 av. jc de la domination des Mèdes, auparavant leurs suzerains, ainsi qu’au grand empire qui résulte ensuite de leur fusion. L’empire fondé par les Achéménides s’empare de l’Anatolie en défaisant la Lydie, puis conquiert l’Empire babylonien et l’Égypte, unissant les plus anciennes civilisations du Moyen-Orient dans une seule entité politique de façon durable. L’Empire achéménide menace par 2 fois la Grèce antique et prend fin, vaincu par Alexandre le Grand, en 330 av. jc.
[4] La guerre du Péloponnèse désigne le conflit qui oppose la ligue de Délos, menée par Athènes, et la ligue du Péloponnèse, sous l’hégémonie de Sparte. La guerre du Péloponnèse est la première guerre d’une série de conflits pour l’hégémonie d’une cité sur l’ensemble du monde grec. Ce conflit met fin à la pentecontaetie et s’étend de 431 à 404 en trois périodes généralement admises : la période archidamique de 431 à 421, la guerre indirecte de 421 à 412, et la guerre de Décélie de 412 à 404. La guerre du Péloponnèse se termine par la victoire de Sparte et l’effondrement de l’impérialisme athénien. Cette victoire lui coûte cependant la perte de sa puissance au 4ème siècle av. jc.
[5] Sparte était une ville-état de premier plan dans la Grèce antique . Dans l’Antiquité, la ville-état était connue sous le nom de Lacedaemon, tandis que le nom de Sparte désignait son établissement principal sur les rives de la rivière Eurotas en Laconie, dans le sud-est du Péloponnèse. Vers 650 av. jc, elle est devenu la puissance terrestre militaire dominante dans la Grèce antique. Compte tenu de sa prééminence militaire, Sparte fut reconnu comme le chef de file des forces grecques combinées pendant les guerres gréco-perses. Entre 431 et 404 av. jc, Sparte fut le principal ennemi d’ Athènes pendant la guerre du Péloponnèse
[6] Athènes est l’une des plus anciennes villes au monde, avec une présence humaine attestée dès le Néolithique. Fondée vers 800 av. jc autour de la colline de l’Acropole par le héros Thésée, selon la légende, la cité domine la Grèce au cours du 1er millénaire av. jc. Elle connaît son âge d’or au 5ème siècle av. jc, sous la domination du stratège Périclès
[7] La bataille de Salamine est une bataille navale qui opposa le 29 septembre 480 av. jc (22 du mois Boédromion dans l’antique calendrier athénien) la flotte grecque menée par Eurybiade et Thémistocle à la flotte perse de Xerxès 1er.
[8] Le Péloponnèse est une péninsule grecque, qui couvre 21 379 km². Elle a donné son nom à la périphérie du même nom qui couvre une part importante de la péninsule, regroupant cinq des sept nomes modernes qui la divisent. Seuls deux nomes (l’Achaïe et l’Élide) situés au nord-ouest de celle-ci sont rattachés à la périphérie de Grèce-Occidentale.
[9] Un satrape est le gouverneur d’une satrapie, c’est-à-dire une division administrative de l’Empire perse.
[10] la mer Noire
[11] Pergame est une ancienne ville d’Asie Mineure, en Éolide située au nord de Smyrne, au confluent du Caïque et du Cétios, à environ 25 km de la mer Égée. À l’heure actuelle, son nom est Bergama (Turquie, province d’Izmir).
[12] La mer Égée est une mer intérieure du bassin méditerranéen, située entre l’Europe et la Grèce à l’ouest, et l’Asie et la Turquie à l’est. Elle s’étend de la côte thrace et du détroit des Dardanelles au nord jusqu’à la Crète au sud.
[13] Scillonte était une cité antique de l’Élide, en Grèce. Ce sont les habitants de Scillonte qui ont construit le temple d’ Hera d’Olympique.
[14] L’Élide est une région de la Grèce, située à l’Ouest de la péninsule du Péloponnèse sur la mer Ionienne entre la Messénie et l’Achaïe. À l’époque antique, la capitale de l’Élide était Élis. Le sanctuaire sacré d’Olympie, près de la ville de Pyrgos, se trouvait sur son territoire.
[15] Élis était une cité grecque située au nord-ouest du Péloponnèse, à l’ouest de l’Arcadie. Elle était la capitale de l’Élide. La ville d’Olympie dépendant de son territoire, Élis avait la charge d’organiser les Jeux olympiques antiques.
[16] Corinthe était l’une des plus importantes cités de la Grèce antique, située dans les terres au pied de son acropole, l’Acrocorinthe. Elle abritait autrefois un célèbre temple d’Aphrodite.