Bienvenue sur mon site historique. Bon surf

L’histoire pour le plaisir

Accueil du site > 20ème siècle > le monde au 20 ème siècle > L’Arménie du 16ème siècle à nos jours

L’Arménie du 16ème siècle à nos jours

lundi 26 mai 2025, par lucien jallamion

L’Arménie du 16ème siècle à nos jours

Entre 1514 et 1517, c’est presque toute la Grande Arménie [1] qui tombe sous le joug du sultan Sélim 1er Yavouz, le père de Soliman le Magnifique. La domination de l’Empire ottoman [2] va se poursuivre jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale [3]. Les Arméniens, considérés comme des “infidèles”, sont traités comme des citoyens de second plan. Cependant, après plusieurs siècles d’invasions répétées, un cadre administratif se met en place. La liberté de culte est tolérée, l’Ermeni millet [4] donne un statut aux Arméniens de l’Empire ottoman. Reste, pour cette population majoritairement rurale, que les conditions de vie sont souvent d’une extrême précarité. Dans les villes, la situation est meilleure, avec la possibilité pour cette population d’accéder à différents métiers [5].

Au début du 19ème siècle, une autre grande puissance, la Russie, cherche à son tour à prendre le contrôle d’une partie de l’Arménie. Pour le tsar [6], il s’agit de récupérer la région orientale, tombée dans le giron des Perses après leur accord avec les Ottomans en 1639. Le traité russo-persan est signé en février 1828 [7] : les khanats [8] d’Erevan [9] et de Nakhitchevan [10] sont cédés à Nicolas 1er . L’extension progressive de l’Arménie russe se fera toujours avec l’obsession d’une administration centralisée, de manière à réprimer toute poussée nationaliste.

Précisément, côté ottoman, l’empire doit faire face dès la fin du 19ème siècle à l’agitation quasi constante de ses minorités. Le traité de San Stephano [11], ratifié le 3 mars 1878 et qui met fin à la guerre avec la Russie, contraint la Sublime Porte [12] à assouplir la gestion de ses provinces arméniennes. Mais l’autonomie n’est toujours pas à l’ordre du jour. Intervient seulement une amorce de reconnaissance politique - synonyme en principe d’amélioration des conditions de vie. Des espoirs bien vite déçus. Abdülhamid II veut en effet réprimer au plus vite toute velléité de contestation du pouvoir central. Celui qu’on surnomme le sultan rouge la rumeur dit alors qu’il est armé en permanence de 3 revolvers a toujours nourri de la haine envers les Arméniens.

Le génocide de 1915-1917, exacerbé à la fois par la rapide défaite de 1915 contre les Russes [13] et l’essor d’un panturquisme radical [14], dont l’objectif poursuivi est de réunir tous les peuples turcs dans un même Etat-nation, le Touran se révèle le fruit d’une longue montée en puissance.

Au lendemain de la guerre de 1914-1918, le projet d’un Etat arménien en Anatolie [15] évoqué lors du traité de Sèvres en 1920 [16], est rapidement abandonné. La redistribution des cartes géopolitiques voit l’émergence de la toute nouvelle République turque gouvernée par Mustafa Kemal d’un côté, et l’Union soviétique de l’autre. Ces deux puissances interdisent toute autonomie à la minorité arménienne. Très vite, Moscou prend même des mesures radicales pour entraver la moindre aspiration d’indépendance.

Le prosélytisme religieux est interdit et le collectivisme agraire à partir de 1929, la dékoulakisation [17] fonctionne à plein régime, va faire des milliers de victimes en Arménie, où la famine s’installe. Quant aux élites et aux pouvoirs locaux, l’épuration stalinienne, à la fin des années 1930, leur fait un sort.

En 1936, l’Arménie devient une République fédérée de l’Union soviétique. De telle sorte que les Arméniens participent massivement à la Seconde Guerre mondiale, avec des pertes supérieures à 150 000 hommes. Un engagement salué par Staline qui essaiera, après la guerre, de rapatrier vers l’Arménie soviétique des Arméniens de la diaspora. Avec un succès très modéré.

Il faudra attendre 1965 pour voir la petite république commémorer pour la première fois le génocide de 1915-1917. Les nombreux heurts provoqués par l’éclatement de l’Empire soviétique, à la toute fin des années 1980, n’empêcheront pas Erevan [18] de proclamer son indépendance le 23 septembre 1991. Aujourd’hui, l’année de l’Arménie en France rappelle l’amitié qui lie les deux peuples depuis le temps des croisades et salue la présence des 400 000 Arméniens de la diaspora qui vivent dans notre pays.

P.-S.

Source : Cet article est partiellement ou en totalité issu du texte de Annie Mahé et Jean-Pierre Mahé, L’Arménie : à l’épreuve des siècles, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard » (no 464), 2005 (ISBN 978-2-07-031409-6)

Notes

[1] Le royaume d’Arménie ou Grande-Arménie (par rapport à l’Arménie Mineure) est fondé en 190 av. jc par Artaxias 1er, fondateur de la dynastie artaxiade. Connaissant son apogée sous le règne de Tigrane le Grand, il devient ensuite un enjeu entre Romains et Parthes, puis entre Romains et Sassanides. Au 1er siècle, son trône passe aux Arsacides, qui le conservent jusqu’en 428, date de l’abolition de la monarchie et du début du marzpanat.

[2] L’Empire ottoman, connu historiquement en Europe de l’Ouest comme l’Empire turc, la Turquie ottomane ou simplement la Turquie, est un empire fondé à la fin du 13ème siècle au nord-ouest de l’Anatolie, dans la commune de Söğüt (actuelle province de Bilecik), par le chef tribal oghouze Osman 1er. Après 1354, les Ottomans sont entrés en Europe, et, avec la conquête des Balkans, le Beylik ottoman s’est transformé en un empire trans-continental. Après l’avoir encerclé puis réduit à sa capitale et à quelques lambeaux, les Ottomans ont mis fin à l’Empire byzantin en 1453 par la conquête de Constantinople sous le règne du sultan Mehmed II. Aux 15ème et 16ème siècles, à son apogée, sous le règne de Soliman 1er le Magnifique, l’Empire ottoman était un empire multinational et multilingue contrôlant une grande partie de l’Europe du Sud-Est, des parties de l’Europe centrale, de l’Asie occidentale, du Caucase, de l’Afrique du Nord, sauf le royaume du Maroc et le Sahara.

[3] La Première Guerre mondiale, aussi appelée la « Grande Guerre », est un conflit militaire impliquant dans un premier temps les puissances européennes et s’étendant ensuite à plusieurs continents. Cette guerre s’est déroulée de 1914 à 1918. Par conséquent, elle est parfois désignée par le chrononyme « guerre de 14-18 ». Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un jeune nationaliste serbe de Bosnie, Gavrilo Princip, assassine le couple héritier du trône austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et son épouse, la duchesse de Hohenberg. L’Autriche-Hongrie réagit à l’attentat en formulant un ultimatum à l’encontre du royaume de Serbie, en accord avec son allié allemand. L’une des exigences austro-hongroises étant jugée inacceptable par les Serbes, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Ce qui aurait pu n’être qu’une guerre balkanique de plus dégénère en guerre mondiale par le jeu des alliances entre les grandes puissances européennes qui sont à la tête d’empires s’étendant sur plusieurs continents. Considérée comme un des événements marquants du 20ème siècle, cette guerre met essentiellement aux prises deux grandes alliances : la Triple-Entente (ou Alliés de la Première Guerre mondiale) et la Triplice puis la Quadruplice des empires centraux.

[4] Nation arménienne en turc

[5] banquiers, commerçants, petits fonctionnaires...

[6] Le mot tsar désigne un souverain de Russie (de 1547 à 1917), de Bulgarie (de 893 à 1422), et de Serbie (de 1346 à 1371).

[7] Le traité de Turkmantchaï est un traité par lequel l’Empire perse, connu aujourd’hui sous le nom d’Iran, perdit des territoires septentrionaux (majoritairement peuplés d’Arméniens et d’Azéris) au profit de l’Empire russe, après sa défaite en 1828 à la fin de la guerre russo-persane de 1826-1828. Le traité a été signé à Torkamantchaï le 21 février 1828 du calendrier grégorien (soit le 10 février 1828 du calendrier julien et le 5 chaabane 1243 du calendrier musulman) par Mirza Abolhassan Khan Chirazi et Asef o-dowleh, chancelier de Fath Ali Shah Qajar, pour la partie perse, et par le général Ivan Paskevitch représentant la Russie.

[8] Etats

[9] Le khanat d’Erevan est une principauté musulmane sous suzeraineté perse ayant existé de 1747 à 1828. Son territoire correspondait approximativement au centre de l’Arménie moderne, à la majeure partie de la province turque d’Iğdır, et aux raions azerbaïdjanais de Sadarak et de Sharur (Nakhitchevan). À la suite de la guerre russo-persane de 1826-1828, il est rattaché à l’Empire russe par le traité de Turkmanchai. Il forme dès lors avec le khanat de Nakhitchevan l’oblast arménien.

[10] Le Nakhitchevan est une région du Caucase qui constitue aujourd’hui une république autonome et une région économique d’Azerbaïdjan, la république autonome du Nakhitchevan, dont la ville principale et chef-lieu porte le même nom. La région était un canton de la province historique arménienne du Vaspourakan. Le Nakhitchevan a des frontières avec l’Iran, l’Arménie et la Turquie, mais sans continuité territoriale avec la partie principale de l’Azerbaïdjan. Les tensions persistantes avec l’Arménie entravent toute communication directe entre le Nakhitchevan et le reste de l’Azerbaïdjan, accentuant son isolement en tant qu’exclave. Mais cette région est épargnée par la guerre entre ces deux voisins, en partie grâce à la Turquie, alliée de l’Azerbaïdjan, exerçant le rôle de garant selon les termes du traité de Moscou signé entre les Kémalistes et les Soviétiques en 1921

[11] Le traité de San Stefano du 3 mars 1878 est une convention imposée par l’Empire russe à l’Empire ottoman grâce à ses victoires dans la guerre russo-turque de 1877-1878. Il a été conclu dans la localité de San Stefano, banlieue aisée d’Istanbul (à l’époque Constantinople), rebaptisée Yeşilköy en 1924.

[12] La Sublime Porte est le nom français de la porte d’honneur monumentale du palais de Topkapi à Constantinople, siège du gouvernement du sultan de l’Empire ottoman. Ce nom peut désigner, par métonymie, l’Empire ottoman lui-même.

[13] les Arméniens sont alors accusés de collusion avec l’ennemi

[14] idéologie développée par Enver Pacha, le leader du mouvement nationaliste Jeunes-Turcs

[15] L’Anatolie ou Asie Mineure est la péninsule située à l’extrémité occidentale de l’Asie. Dans le sens géographique strict, elle regroupe les terres situées à l’ouest d’une ligne Çoruh-Oronte, entre la Méditerranée, la mer de Marmara et la mer Noire, mais aujourd’hui elle désigne couramment toute la partie asiatique de la Turquie

[16] Le traité de Sèvres, conclu le 10 août 1920 à la suite de la Première Guerre mondiale entre les Alliés victorieux et l’Empire ottoman, confirme l’armistice de Moudros. Ainsi, ce traité sera signé et respecté à la suite de cette demande, par le sultan Mehmed VI. Par celui-ci, l’Empire ottoman renonçait officiellement et définitivement à ses provinces arabes et africaines. Le traité prévoyait également d’imposer à l’Empire de sévères reculs territoriaux au sein même de l’Anatolie. À l’ouest, la Thrace orientale, sauf Constantinople et ses abords, était cédée à la Grèce. À l’est, l’indépendance d’une grande Arménie était reconnue et une province autonome kurde créée ; en outre, les provinces orientales passaient sous mandat de la Société des Nations accordé à la France et au Royaume-Uni pour administrer Syrie et Liban, Mésopotamie et Palestine, en vue de leur indépendance. Les détroits étaient par ailleurs démilitarisés. L’Empire ottoman est alors tiraillé entre deux gouvernements concurrents : celui du sultan à Constantinople et celui de Mustafa Kemal qui a pris la tête d’un gouvernement émanant d’une Grande Assemblée nationale créée à Ankara le 23 avril 1920. Mustafa Kemal ne reconnaît pas la validité de ce premier traité qui minore drastiquement l’assiette territoriale de l’Empire

[17] La dékoulakisation est une campagne de répression en Union soviétique dirigée avec les koulaks. Elle accompagna la collectivisation forcée des terres, pendant la dictature de Joseph Staline de 1929 à 1933. Cette politique se caractérisait par des emprisonnements, des confiscations, des exécutions et des déportations de masse. L’objet de ces oppressions brutales a été en particulier les familles paysannes supposées riches, mais aussi les paysans de classe et leurs proches, ainsi que les habitants des campagnes qui n’adhéraient pas réellement ou supposément à la politique du Parti communiste (PCUS).

[18] Erevan ou Yerevan est la plus grande des villes d’Arménie et sa capitale depuis 1918, la douzième depuis les origines de l’Arménie. La ville actuelle est en partie fondée sur l’ancienne cité urartéenne d’Erebouni. Elle est située dans l’ouest du pays, à l’extrémité orientale de la plaine de l’Ararat, au-dessus des gorges de la rivière Hrazdan. Elle connaît une histoire mouvementée faite de batailles, de pillages, d’incendies et de séismes pendant plus de 2 500 ans, devient la capitale de l’éphémère première République d’Arménie après la Première Guerre mondiale et recueille une partie des rescapés du génocide arménien. La ville s’étend rapidement au 20ème siècle lorsque l’Arménie devient une des quinze républiques de l’URSS. D’une petite bourgade de quelques milliers d’habitants sous la première République, elle devient en moins de cinquante ans le principal centre culturel, artistique et industriel du pays, ainsi que le siège de ses institutions politiques.